Enquête. Connexion Internet : comment l’Algérie est devenue si dépendante du câble sous-marin SEA-ME-WE 4

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Peu d’Algériens et d’Algériennes connaissent son existence. Excepté les experts du domaine des télécommunications, la majorité des algériens ne savent pas que leur connexion internet est entièrement dépendante d’une seule et unique « source », à savoir un câble sous-marin long de plus de 18 000 Km et qui connecte l’Algérie au « réseau international de l’Internet ». Or, cette dépendance joue régulièrement des mauvais tours à l’Algérie car à chaque incident, la connexion internet est coupée et des millions d’utilisateurs algériens sont pénalisés. Enquête.  

Le câble sous-marin de télécommunications SEA-ME-WE 4 qui relie l’Algérie depuis Annaba à Marseille en France et à plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Asie du Sud Est.  Découvrons, d’abord, l’histoire de ce câble, très suivi, de 18 000 km de long…

De Singapour jusqu’à Annaba et Marseille… 

Le SEA-ME-WE 4 (sigle anglais signifiant South East Asia-Middle East-Western Europe 4, Asie du Sud-Est-Moyen-Orient-Europe occidentale 4) est un câble sous-marin de télécommunications en fibres optiques qui relie Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, le Bangladesh, l’Inde, le Sri Lanka, le Pakistan, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Italie, la Tunisie, l’Algérie et la France via Marseille.

Le SEA-ME-WE 4 est un câble développé par un consortium de seize entreprises de télécommunications qui se sont mis d’accord sur le projet de construction du câble sous-marin le 27 mars 2004. La construction du système de télécommunication a été l’œuvre d’Alcatel Submarine Networks (maintenant Alcatel-Lucent Submarine Networks, une filiale d’Alcatel-Lucent) et Fujitsu. La durée du chantier a été de 18 mois et Fujitsu a annoncé sa fin le 13 décembre 2005. Selon le site web du projet, le coût du chantier est estimé à 500 millions de dollars américains.

Fujitsu a construit le Segment 1, de 8 000 kilomètres (de Singapour à l’Inde). L’entreprise a aussi équipé le Segment 4 de répéteurs. Tous les projecteurs des médias internationaux se sont braqués sur ce câble lorsque le célèbre lanceur d’alerte Edward Snowden avait publié en décembre 2013 des documents où la NSA se vante d’avoir réussi à introduire un virus informatique au sein des entreprises gérant le câble SEA-ME-WE 4. La société française Orange, l’une des gestionnaires, avait annoncé, lundi 30 décembre 2013, qu’elle allait se constituer partie civile. En Algérie, aucune réaction officielle n’avait été enregistrée.

En 2015 de nouvelles révélations de Wikileaks portent sur l’espionnage des câbles sous-marins transocéaniques…et dès 2014 un internaute repère via des appels d’offres lancés par la DGSE et référencé par Google, les sites d’espionnage de ce câble dont l’un se trouvait ou se trouve encore à Marseille près de l’arrivée du câble au niveau des Plages du Prado…il crée alors une carte géographique approximative de ces stations d’écoute !

SEA-ME-WE 4 a fait parler de lui à cause de ses nombreux incidents techniques.  Le 30 janvier 2008, les services internet furent massivement interrompus au Proche-Orient et sur le sous-continent indien, après des dommages causés à SEA-ME-WE 4 et FLAG dans la mer Méditerranée. BBC News Online affirmait alors que les coupures s’élèvent à 70 % en Égypte et 60 % en Inde. Des témoignages ont fait aussi état de problèmes à Bahreïn, au Bangladesh, au Koweït, au Pakistan, au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Les contributions respectives des deux câbles sous-marins à cette coupure ne sont pas clarifiées. Le 2 février 2008, le câble FALCON est à son tour endommagé dans le Golfe Persique à Dubaï. La cause des coupures n’a pas encore été clarifiée par les opérateurs de télécommunications, mais de nombreuses sources journalistiques spéculent sur un accident provoqué par une ancre de bateau à Alexandrie.

Selon l’AFP, le gouvernement koweïtien attribue les coupures aux conditions climatiques et au trafic maritime. D’après le New York Times, les deux câbles sous-marins furent endommagés séparément à Alexandrie et Marseille. Selon BBC News Online, le câble FLAG a été coupé à 8,3 km d’Alexandrie à 0800 UTC et le SEA-ME-WE 4 à 56 km de Dubaï. Selon la même source, le SEA-ME-WE 3 est le seul câble restant reliant l’Europe au Moyen-Orient via l’Égypte, diminuant la transmission de données entre l’Inde et l’Europe de 75 %, la majorité du trafic internet étant déroutée par les océans Pacifique et Atlantique.

Il faut savoir que le groupe Algérie Télécom fait partie du consortium des 16 opérateurs internationaux et nationaux en charge de la gestion commerciale et technique de ce câble. Voici les noms de tous ces opérateurs :

Algérie Télécom, Algeria
Bharti Infotel Limited, India
Bangladesh Submarine Cable Company Limited (BSCCL), Bangladesh
CAT Telecom Public Company Limited, Thailand
Emirates Telecommunication Corporation (ETISALAT), UAE
France Telecom, France
MCI, United States
Pakistan Telecommunication Company Limited, Pakistan
Singapore Telecommunications Limited (SingTel), Singapore
Sri Lanka Telecom PLC (SLT), Sri Lanka
Saudi Telecom Company (STC), Saudi Arabia
Telecom Egypt (TE), Egypt
Telecom Italia Sparkle S.p.A., Italy
Telekom Malaysia Berhad (TM), Malaysia
Tunisie Telecom, Tunisia
Tata Communications, India

La méga-panne de mars-avril 2017 

En mars 2017, l’Algérie avait déjà souffert énormément d’un incident survenu au niveau de ce câble. Le 4 mars 2017, un tronçon de ce câble sous-marin avait subi des dommages au niveau de sa chambre d’atterrissement et les dégâts furent causés par les fortes intempéries subies ce jour-là sur les côtes d’Annaba, à l’est de l’Algérie. Le sable dans lequel était enfoui le câble avait été emporté par la tempête, laissant le câble à l’air libre, visible depuis la plage de Sidi Salem :

 

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Il faut savoir que ce câble est une infrastructure qualifiée de « très critique » par les observateurs et les fins connaisseurs du secteur des télécommunications et de la fourniture d’accès à l’Internet : en effet, avec une capacité de 330 Gb/s sur les 425 Gb/s gérés au total par Algérie Télécom, ce câble assure à lui seul le transit de 80% du trafic Internet en Algérie. Dès lors, une solution plus pérenne devait être trouvée, pour lever à long terme le risque d’une coupure. En 2017, les autorités algériennes avaient imaginé « l’aménagement d’une nouvelle chambre d’atterrissement sécurisée et assurant la protection optimale du câble, en remplacement de l’infrastructure située actuellement à proximité de la plage ». Ce chantier a été confié à société italienne Elettra, ex-filiale de Télécom Italia spécialisée dans la pose et la maintenance des câbles sous-marins et détenue à 100% par Orange.

Pendant l’intervention et les travaux de réparations, en avril 2017, et pour assurer la continuité du service à ses clients, Algérie Télécom avait prévu de rerouter le trafic Internet vers le câble sous-marin Al-Pal-2, reliant Alger et Palma de Majorque puis Barcelone, ainsi que vers le câble en fibre optique terrestre d’une capacité de 40 Gb/s qui relie Annaba à Bizerte.

La consolidation de l’arrivée du câble sur la côte avait été programmée par Algérie Télécom, en liaison avec le ministère algérien de la Poste et des Technologies de l’information et de la Communication puisqu’il s’agit d’une infrastructure critique pour le pays. L’intervention avait été planifiée pour le vendredi 14 avril, entre 1h et 18h : un navire câblier devait en effet remonter le câble posé sur les fonds marins pour effectuer un nouveau raccordement.

Cependant, les opérations de raccordement du câble Sea-Me-We-4 ont été plus longues que prévu. Selon ce qu’indiquait Algérie Télécom le 14 avril 2017, « le rétablissement de la connexion internet, annoncé pour 1h du matin, a été retardé suite à des complications techniques rencontrées lors de la fusion du câble fibre optique sous-marin par l’équipe italienne, qui n’a réussi à achever la jonction correctement que vers 2h de ce matin. Dès lors, nos équipes ont effectué les tests et les réajustements nécessaires pour garantir la fonctionnalité du câble et la précision des fusions du câble de la fibre optique sous-marin réalisées. Les tests se sont finalement avérés concluants tôt ce matin où la connexion Internet a été rétablie pendant une durée d’heure, entre 7h40 et 9h00 ». Mais l’opérateur qui jouit du monopole total sur le marché de l’internet en Algérie précisait également que « l’alimentation du câble en énergie doit être interrompue pendant que l’équipe à bord du navire procède à la couverture de la jonction pour sécuriser les brins fibre optique fusionné ».

Dans ces conditions, l’accès Internet pour le grand public n’avait été pleinement restauré que durant la matinée du dimanche 16 avril 2017. Au final, du vendredi à 1h du matin jusqu’au dimanche en matinée, les Algériens avaient passé plus de 2 jours quasiment sans Internet… Une première qui avait paralysé entièrement le pays et toutes les entreprises algériennes.

Les raisons d’une dépendance dangereuse 

Mais pourquoi une si grande dépendance vis-à-vis de ce câble  Sea-Me-We-4 ? D’abord, l’Algérie n’a pas voulu s’acquitter des tarifs pratiques par l’opérateur du câble AlPal-2 qu’elle avait jugé prohibitifs. Mehmel Azzouaou, ancien P-DG d’Algérie Télécom avait expliqué lors d’une  sortie médiatique que « le coût de la bande passante sur Alpal2 coûte 4 à 5 fois plus cher qu’ailleurs. Alpal2 dispose de 8 fois 10 giga soit 80 gigabit/s que nous avons divisé pour 3 types d’utilisateurs ».

Le 26 mars 2020, l’actuel PDG d’Algérie Télécom Mohamed Anouar Benabdelouahadl avait reconnu également que le SMWE4 est « le principal câble utilisé, actuellement, par l’Algérie ». Le P-dg d’Algérie Télécom avait indiqué aussi que les autres câbles algériens, à savoir le câble Orval/Alval, reliant Alger, Oran et Valence (Espagne) « n’est pas encore prêt », et celui de Medex, raccordant, depuis Annaba, le réseau internet algérien de fibre optique au réseau international reliant les Etats-Unis d’Amérique à l’Asie par le bassin méditerranéen, « sera disponible dans environ 2 mois ».

« Nous avons pris des dispositions pour relier notre réseau à d’autres câbles, dont ceux passant par la Tunisie et l’Italie », avait-il dit. Or, les deux mois sont passés, et jusqu’au mois d’août 2020, l’Algérie est encore et toujours dépendante du même câble Sea-Me-We-4 prenant le risque de s’exposer à une coupure générale et nationale de la connexion internet au moindre nouveau incident. Une autre défaillance qui coûte cher, très cher au développement économique et la stabilité tout court de l’Algérie car internet est aujourd’hui aussi indispensable que l’électricité ou l’eau courante pour maintenir le fonctionnement d’un pays.