Comment le rachat des dettes entreprises publiques va menacer la stabilité monétaire en Algérie

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La rachat des dettes des entreprises publiques et étatiques algériennes va menacer dangereusement la stabilité monétaire, et par ricochet la stabilité financière et économique du pays. C’est la conclusion à laquelle ont abouti les experts du Fonds Monétaire International (FMI) qui ont été dépêchés en octobre et novembre 2021 en Algérie. 

Ces experts ont fortement critiqué le recours de l’Etat algérien à un mécanisme de création monétaire, à savoir une nouvelle planche à billets, pour refinancer les entreprises étatiques algériennes ébranlées par les conséquences financières funestes de la crise née dans le sillage de la pandémie de la COVID-19. L’Etat algérien a décidé effectivement en juin-juillet 2021 de mobiliser 2100 milliards Da, soit l’équivalent de plus de 15 milliards de dollars pour refinancer les entreprises étatiques les plus touchées par l’impact financier de la pandémie de la COVID-19 à l’image d’Air Algérie, Sonelgaz, CNAN groupe, STNF et les autres grosses compagnies publiques endettées jusqu’au cou. Justement, pour les refinancer, le gouvernement algérien a envisagé de refinancer les banques qui vont racheter leurs dettes pour leur permettre de bénéficier de nouveaux crédits d’investissement étalés sur une période de 25 ans

« En juin 2021, une opération de financement à laquelle ont participé le Trésor, des banques
publiques et la Banque d’Algérie a été mise en place afin de répondre aux besoins de
financement budgétaire. Ce dispositif avait pour principal objet d’accroître la capacité de prêt des banques publiques », explique le FMI dans son dernier rapport datant de décembre 2021 concernant les consultations de 2021 au titre de l’article IV avec l’Algérie.

Dans son rapport détaillé et approfondi, le FMI précise le fonctionnement de ce mécanisme de refinancement des entreprises étatiques algériennes en rappelant qu’il se déroule en trois étapes : Le Trésor achète des crédits syndiqués à long terme (avec de longs délais de grâce) à des entreprises d’État par le transfert d’obligations du Trésor à long terme (à échéances de 10 et 15 ans), émises bien en deçà des taux du marché.  Ensuite, la Banque d’Algérie refinance les banques publiques utilisant ces titres comme garanties en application du programme spécial de refinancement. Ces obligations du Trésor sont les seules garanties autorisées dans ce programme. Celui-ci est mis en œuvre sous forme d’opérations de refinancement mensuelles à taux fixe, au taux directeur de la Banque d’Algérie, à échéance d’un an pour un volume total maximal de 2 100 milliards Milliards Da.  Ces opérations sont renouvelables à deux reprises et peuvent être remboursées par anticipation.

Et en troisième étape, par convention avec le ministère des Finances, les banques publiques algériennes  investissent la plupart des fonds obtenus par ce programme dans des obligations du Trésor à long terme, émises à des taux inférieurs à ceux du marché.

Cette manoeuvre a été jugée par les experts du FMI dangereuse et menaçant la stabilité financière et économique du pays. Dans leur long rapport, les experts du FMI ont expliqué que ce méthode de refinancement des entreprises étatiques algériennes, des sociétés régulièrement déficitaires et éternellement endettées auprès des banques étatiques, fait peser des risques importants sur la stabilité monétaire.

Comment est-ce possible ? « L’acceptation par la Banque d’Algérie comme garanties d’obligations du Trésor à long terme émises à des rendements inférieurs à ceux du marché expose son bilan à des risques financiers considérables. Sur la base des rendements sur
le marché, ces obligations du Trésor valent de 60 % à 65 % de leur valeur nominale, alors que la Banque d’Algérie les accepte à leur valeur nominale, avec une décote insuffisante (15 %) », déplorent à ce propos les experts du FMI.

« En l’absence de mesures pour rééquilibrer les finances publiques, l’utilisation répétée de ces opérations exposerait la Banque d’Algérie à un risque d’abus de ses instruments pour répondre aux besoins de financement budgétaire. Un renouvellement du programme spécial de refinancement mettrait en péril le mandat de stabilité monétaire de la Banque d’Algérie, et aurait des conséquences néfastes sur l’inflation et les réserves de change », préviennent encore ces experts qui mettent en exergue le coût élevé que représente le refinancement de ces entreprises étatiques déficitaires et endettées par de l’argent public au lieu de recourir à des financements privés ou internationaux. Les Banques algériennes seront déstabilisées et le pays risque de recourir aux précieuses réserves de change pour rééquilibrer les finances du pays afin de supporter la charge financière élevée des dettes de ces entreprises étatiques qui n’ont pas la moindre rentabilité.

Dans leur rapport, les mêmes experts de la Banque Mondiale expliquent également que cet de mode refinancement des entreprises étatiques en Algérie va « mettre en péril les finances publiques ».  « Si cette opération réduit en apparence les coûts d’emprunt
via l’émission de volumes importants d’obligations du Trésor à long terme à des rendements inférieurs au marché, elle transfère simultanément des prêts à long terme des entreprises publiques au bilan de l’État. Elle provoque ainsi une hausse significative de la dette publique et augmente les risques budgétaires si les prêts deviennent irrécouvrables », argue le FMI dans son dernier rapport dédié aux évolutions des indicateurs financiers et économiques en Algérie.

Enfin, les experts du FMI craignent que ce nouvelle planche à billets va « provoquer un aléa moral et compromettre la capacité des banques publiques à financer l’économie ». « Cette opération grève les bilans des banques publiques participantes d’obligations du Trésor à
long terme à un prix excessif, qui ont de fortes chances de rester illiquides car il est impossible de les vendre sans enregistrer des pertes. Elles risquent donc de rester durablement tributaires des liquidités de la banque centrale, ce qui fait peser des risques sur la stabilité financière et la mise en œuvre de la politique monétaire », analysent ces experts qui appellent les autorités algériennes à revoir leur copie concernant ce dossier économique sensible et délicat.

Il est à rappeler que le FMI a dépêché une mission en Algérie composée de plusieurs experts au cours de l’année 2021. Dans un premier temps, les entretiens se sont déroulés par visioconférence du 13 septembre au 3 octobre 2021. L’équipe de la mission du FMI se composait de Geneviève Verdier (cheffe de mission), Mahmoud Harb, Jiawei Li, Priscilla Muthoora (tous du département Moyen-Orient et Asie centrale), Stéphane Couderc (du département des marchés monétaires et de capitaux) et Fabien Gonguet (du département des finances publiques).

André Kahn, Tanja Santucci et Ron Snipeliski (du département juridique) ont participé à certaines réunions. Kamel Badsi (du bureau des administrateurs) a pris part à la majorité des entretiens, signale le FMI dans son rapport consacré à l’Algérie et l’évolution de ses indicateurs économiques ou financiers.

Ensuite, la mission a rencontré M. Benabderrahmane, Premier ministre et ministre des Finances, M. Fadli, gouverneur de la Banque d’Algérie, M. Arkab, ministre de l’Énergie et des Mines, M. Nasri, ministre des Travaux publics, M. Rezig, ministre du Commerce et de la Promotion des exportations, M. Lahfaya, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale et Mme Krikou, ministre de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la femme. L’équipe du FMI s’est également entretenue avec d’autres hauts responsables du gouvernement et de la banque centrale, ainsi qu’avec des représentants des secteurs
économique et financier, de la société civile et des syndicats.